En 1975, je suis arrivée à Lacoste. Ce paysage m’a tout de suite frappée : il semblait être une œuvre d’art en soi. Façonné depuis des siècles par le travail des agriculteurs, il témoignait d’une harmonie subtile entre la nature et l’empreinte humaine. Dans un tel cadre, une question s’est imposée à moi : comment, à mon tour, pouvais-je y créer de l’art ?
J'avais écrit à ce propos : « en venant des États-Unis en Provence, je me suis intéressée à la manière dont différents contextes culturels façonnent notre perception de nous-mêmes et notre relation aux autres. Passer de longues journées immergée dans le paysage invite à une autre façon de penser, bien différente de celle que l’on adopte dans les centres urbains, où nous sommes constamment sollicités par les médias, la télévision et la publicité. Le paysage devient alors un refuge, un espace où l’on peut s’affranchir des pressions sociales qui, d’ordinaire, contribuent à définir notre identité. »
L'impact de cette expérience sur mon travail artistique a été considérable. Avant mon arrivée à Lacoste, je réalisais une série de grandes peintures à l’huile explorant le thème des couples. Mais la rencontre avec le paysage du Luberon a bouleversé cette approche, m’amenant à un dialogue plus direct avec mon environnement. J’ai alors commencé à prendre des photos pour capturer les jeux fugaces de la lumière, la beauté changeante du paysage et le travail des agriculteurs, que je voyais, en un sens, comme des artistes façonnant la terre. C’est dans ce contexte que j’ai développé une approche spécifique du "Langage Visuel ", qui a marqué mon travail artistique pendant des années. J’ai également transmis cette méthode à mes étudiants au sein du programme de la Lacoste School of the Arts, dirigé à l’époque par le Sarah Lawrence College de New York, puis par le Cleveland Institute of Art.
C'est ainsi qu’en 1975, j’ai rencontré Yasuo Mizui, sculpteur japonais de renommée internationale. À la demande de Bernard Pfriem, fondateur et directeur de l’école, il travaillait dans la carrière de l’École afin que les étudiants puissent l’observer en plein processus de création. Par la suite, une belle amitié est née entre nous, et j’ai eu le plaisir de connaître Mizui, sa femme Miyoko ainsi que leur assistante Keiko au fil des années, jusqu’au décès de Mizui en 2008.
Né en 1925, Mizui est l’un de nos deux invités d’honneur à l’exposition ART LACOSTE cette année. Cet événement célèbre le centenaire de ces deux artistes et rend hommage à leur œuvre.
L'œuvre de Mizui dégage une profonde sérénité, une paix semblable à celle que l’on peut ressentir en créant de l’art ou en contemplant la nature. Mais dans le monde d’aujourd’hui, cet accès à la quiétude est-il devenu plus difficile ? L’omniprésence d’Internet, des réseaux sociaux et du flot incessant d’informations sur l’actualité nous submerge et nous éloigne peut-être de cette harmonie. Lors d’une simple promenade dans le paysage, peut-on réellement faire abstraction de la souffrance qui nous entoure ? Elle est à la fois lointaine et proche : les guerres, la faim, la soif… Et même ici, tout près de nous, nous ressentons les effets du manque d’eau. Depuis des années, on nous alerte sur la raréfaction de cette ressource vitale, et aujourd’hui, nous la vivons pleinement. À une échelle plus intime, mes dessins et photographies explorent ce thème de l’eau, mettant en scène des amphibiens dont la survie dépend de cet élément essentiel : pour leur reproduction, leur alimentation, leur existence même. À leurs côtés, des figures humaines suggèrent une question sous-jacente : notre survie est-elle indissociable de la leur ? Comme nous en avons discuté récemment au sein du groupe ART LACOSTE : que voulons-nous et que pouvons-nous faire pour résister à l’aveuglement qui refuse de reconnaître la valeur du vivant ?
Comment lutter contre cette tendance à effacer plutôt qu’à préserver, à restreindre plutôt qu’à libérer l’expression et le respect de la nature ?
Deux personnes, bateau, eau, détail.
Deux grenouilles au Calavon, 23 août 2024
Femme sur une roue, 2025
Lacoste, arc-en-ciel, château, 2011